Dilemme
Ces dernières semaines, l’attention a été occuppée par l’opposition dans les tribunaux américains d’Apple et Samsung. Non que les procès concernant les brevets logiciels et la propriété intellectuelle entre créateurs de smartphones soient très originaux, mais cette procédure semblait concentrer tout ce que les deux adversaires se reprochent mutuellement, elle a permis de déterrer des pièces très confidentielles, comme les premiers prototypes d’iPad, les documents de conception de l’iPhone ou les analyses de la concurrence de Samsung. Un combat acharné et sans espoir d’entente, jusqu’à la fin.
Dans l’ensemble, Apple en est plutôt donné gagnant, mais nous savons tous que ce ne sont pas les 2,5 milliards que la pomme réclame à son adversaire qui en sont le véritable enjeu. Il s’agit d’un exemple, qui devrait faire frémir la plupart des constructeurs d’appareils Android. De montrer qu’on ne copie pas Apple impunément.
Il est facile de comprendre la sensibilité d’Apple concernant la copie. D’aussi loin que je me souvienne, j’avais cette amertume de voir Windows supplanter le monde de l’informatique en reprenant sans grand effort les concepts d’interface graphique qui avaient été démocratisés par le Macintosh. Elle semblait partagée à différents degrés par la plupart des Mac Users. “Redmond, start your photocopiers”, disaient les bannières de la WWDC 2004, et deux ans plus tard Bertrand Serlet a même consacré un bout de la Keynote à énumérer les étranges ressemblances entre Windows Vista et MacOS X Tiger.
Aujourd’hui, on sait qu’Apple et Microsoft ont conclu un accord pour ne pas se marcher sur les pieds. Microsoft a fait l’effort, à l’arrivée en force des interfaces tactiles, de proposer une grammaire très différente de celle d’Apple. On sait aussi qu’Apple avait proposé un accord de licence à Samsung, prévenant le Coréen qu’il allait trop loin, mais les négociations avaient échoué.
Une partie de moi veut qu’Apple gagne, ce serait une revanche sur le passé, une injustice rayée du tableau, le copieur puni et mis au coin, sous les yeux de tous ses camarades.
Mais ce serait un précédent considérable, une validation de l’aberrant systèmes des brevets logiciels, sans arrêt exploité par des sociétés qui se contentent d’amasser les brevets et de poursuivre quiconque marche dessus de près ou de loin. On se rappelle par exemple des studios indépendants qui se faisaient menacer par Lodsys parce qu’ils utilisaient l’achat In-App.
De plus, si Apple gagnait, elle aurait une arme prodigieuse qui jetterait son ombre sur tous ses concurrents – qui peinent encore à s’élever dans le marché des tablette – et risquerait de mettre en péril la notion même de concurrence dans son domaine.
Apple n’est plus la société sympathique et en retrait que j’ai admiré étant enfant, c’est un rouleau compresseur planétaire. La vengeance sur le passé était accomplie dès que l’iPod, puis l’iPhone, se sont avérés être des succès fraccasants. Est-il nécessaire d’intimider le reste du monde quand on est dans une position dominante comme celle-ci ?
Si je suis en plein dilemme, je n’aimerais pas être à la place des jurés qui doivent délibérer.