Ma tablette n’est pas en papier
Depuis la sortie de l’iPad, les éditeurs de journaux et de magazines cherchent à l’exploiter comme une ressource pour diffuser leur contenu. Un écran tactile de la taille d’une feuille A5, tu parles d’une toile attrayante ! Dommage que la grande majorité des publications nous proposent une copie du magazine imprimé dans une enveloppe interactive qui fleure bon les sites en Flash de la fin des années 90.
La sortie de The Magazine, du créateur d’Instapaper, présente un point de vue totalement différent sur l’exploitation du Kiosque numérique : chaque “numéro” se compose de quatre articles originaux, en texte nu. L’interface est quasi-inexistante, le contenu est épuré. Pourtant, 5 jours après sa sortie, The Magazine comptait 10 000 lecteurs pour son premier numéro, l’application est notée 4,5 étoiles, une rareté dans le kiosque. Pourquoi un tel succès, fanboyisme mis à part ?
Évident, d’après moi : The Magazine propose du contenu et permet de le lire sur l’appareil. Point.
Alors vous, qui sortez des magazines sur tablette : s’il vous plaît, prenez exemple, respectez ces lecteurs qui paient pour chacun de vos numéros.
Combien de temps avez-vous essayé de transposer les règles du Print au Web avant de réaliser que c’était une mauvaise idée ? Pourquoi reproduire la même erreur sur la tablette ?
Je ne comprends pas que les 3/4 des magazines proposés sur ce support soient le pâle reflet de leur cousin historique. Le support est-il le même ? Non, on n’est pas sur du papier glacé mais sur un écran tactile. Les containtes sont différentes, alors pourquoi s’imposer celles de l’imprimé ? Je pense qu’on doit se mettre devant une page blanche et repenser le magazine du futur, plutôt que de proposer une version “interactive” de l’existant.
Qu’est-ce qu’un magazine ?
C’est une collection d’articles, assemblés dans des numéros qui sortent à intervalle régulier, derrière une couverture qui invite à la découverte.
En tant que lecteur, je me contrefous des contraintes qui vous lient à la publication papier, je veux un contenu adapté à mon moyen de consultation. Le Guardian a déjà pris le sujet au sérieux et exploite à la source les articles de son quotidien pour les réinsérer dans une publication digeste et astucieuse. Ce n’est pas la perfection mais c’est déjà supérieur à la grande majorité de ce qu’on trouve.
Je paye, alors ne me crachez pas votre PDF en essayant de me faire croire que c’est la classe.
La consommation peut se faire de plusieurs façons, en fonction du contexte de lecture. En gros : soit je sais précisément ce que je veux lire, soit je souhaite explorer le contenu. Le magazine doit permettre ces deux modes de navigation et favoriser le premier car il répond au lecteur décidé, pressé. Je dois pouvoir trouver en un clin d’œil l’article qui m’intéresse sans avoir à feuilleter le magazine, mais je peux aussi le lire page à page si je m’ennuie.
Parfois je veux me concentrer sur le texte sans la distraction d’une mise en page audacieuse, alors que d’autres fois j’aime explorer l’inventivité des maquettistes. Encore une fois, deux modes de consultation, et presque tous les magazines essayent de m’en mettre plein la vue avec une mise en page qui ne m’intéresse pas. On peut s’inspirer des livres d’éducation dans iBooks, avec leur navigation différente selon qu’on les consulte en portrait – une colonne de texte avec notes et illustrations en marge – ou en paysage – consultation page à page avec une mise en forme statique plus travaillée. Proposer le contenu brut peut aussi permettre une lecture confortable sur smartphone, au passage.
Honte à vous quand vous ne proposez pas ces fonctions élémentaires :
- conservation de la position dans le magazine, et du dernier magazine ouvert ;
- changement de la taille de texte, ou au pire zoom sur le contenu ;
- sélection du texte, avec fonction “partage” si possible ;
- lecture en paysage ou en portrait !
Un truc tout bête auquel personne ne semble avoir pensé : si je veux retrouver un article dans un des magazines de ma bibliothèque je dois les ouvrir et les feuilleter un par un ! Sérieusement, je consulte votre magazine sur un ordinateur du futur mais je dois me coltiner les mêmes limites d’usage que le papier ? Un champ de recherche, non ?
Les années passées ont montré que l’on peut avoir des interfaces extrêmement efficaces sur tablettes et smartphones, alors pourquoi ne prenez-vous pas exemple ? Je vois davantage d’effet “waouh” à base de vidéos clinquantes et de “fonctions interactives” qui me ramènent à l’ère des bons vieux CD-ROM. C’est ça, votre vision de l’avenir ? C’est ça qu’on paye ?
Pro-tip: l’effet “waouh” ne dure qu’un temps, c’est l’attention au détail et le soucis du confort de l’utilisateur qui font la différence sur le long terme. Que l’animation ait du sens au lieu d’être une distraction, que l’interface se fasse discrète et véloce plutôt que poussive et invasive.
J’ai l’impression que vous avez cherché à être présent sur un appareil que vous n’avez pas essayé de comprendre. Vous avez une place importante à saisir et je suis triste de constater que vous gâchez cette opportunité en cherchant simplement à trouver le moyen le plus simple de recycler ce bon vieux journal.
Creusez-vous un peu la tête ou faites-vous accompagner des bonnes personnes et surtout gardez à l’esprit le confort du lecteur.
Ce qui sera votre critère différentiant, ce qui vous fera vendre des abonnements, c’est que vous aurez inventé le magazine moderne.